Notes de Chevet de Sei Shônagon
Sei Shônagon était une dame de la cour dans le Japon du XIème siècle qui a marqué -à l'instar de sa contemporaine Murasaki Shikibu, une autre femme, auteur du
Dit du Genji- la littérature japonaise classique. Là où le Dit est un monogatari, un récit biographique s'étalant sur plusieurs années, les Notes de Chevet sont un ensemble de considérations sur lesquelles le temps n'a pas d'emprise, sinon à travers les différentes saisons de l'année et les fêtes qui les caractérisent. L'oeuvre se présente sous la forme d'une liste de listes entrecoupées d'anecdotes autobiographiques à la Cour Impériale. L'intérêt réside de fait essentiellement dans les listes qui s'échappent du simple récit anecdotique (dans tous les sens du terme), pour des sujets aussi variés que "choses qui font battre le coeur", "choses dégoûtantes" ou plus implement "ponts" ou "lacs", où l'auteur propose une sélection de ses préférences, non sans une pointe d'humour et de préciosité. Ce sont ainsi les choses éphémères et d'apparence futile qui sont célébrées, de la même manière que l'est la contemplation dans la tradition littéraire japonaise.
Opium pour Ovide de Yoko Tawada
Présentée comme inscrite dans la tradition des Notes de Chevet, cette oeuvre m'a fortement attirée, ainsi que par son titre plein de promesses. En fait de Notes, il n'en est rien, le récit étant plus biographique qu'auto- (récit à la troisième personne essentiellement, mais pas que certes), et la gravité de certains sujets est de mise, loin des réflexions naïves de Sei Shônagon.
Opium pour Ovide est finalement une oeuvre fort complexe, à commencer par le contexte d'écriture vis-à-vis de l'auteur : Yoko Tawada est une Japonaise d'une cinquantaine d'années vivant à Hamburg depuis plusieurs décennies, le livre a donc été écrit en allemand, choses déjà peu commune. A cela s'ajoute la forme du récit découpé en 22 histoires courtes décrivant la vie de 22 femmes allemandes dont la jeunesse est déjà assez éloignée, femmes dont les noms renvoient à la mythologie gréco-romaine et notamment aux
Métamorphoses. Les destins de ces femmes vont se croiser à mesure que l'on en découvre de nouvelles, le seul point commun étant l'oeil objectif de "je", la narratrice non-identifiée. Les vies décrites sont toutes sombres, complexes et complexées, parfois altérées par les neuroleptiques ou l'hystérie ; le style est du coup assez tordu, parfois difficile à suivre. Malgré tout certains passages ne manquent pas de faire rire, soit par leur absurdité ou par la réflexion inédite qu'ils apportent sur les langues étrangères, le bouddhisme ou le communisme.
Amuleto de Roberto Bolaño
Un des romans courts de Bolaño, plus long que ses nouvelles mais bien plus bref que les pavés que sont
2666 et
Les Détectives Sauvages. Ici, le livre appelle a être lu d'une traite, afin de favoriser l'effet de spirale atemporelle qui le caractérise : en 1968, une jeune femme uruguayenne s'enferme dans les toilettes du quatrième étage de la faculté de lettres de Mexico afin d'échapper à une rafle des forces de l'ordre. Pendant les treize jours et nuits de sa captivité auto-infligée, Auxilio (c'est son nom) va se souvenir du passé mais aussi entrevoir le futur de ses années à Mexico, à moins que ce soit le futur qui dans son quotidien renvoie systématiquement à l'évènement traumatisant. Ainsi se mêlent passé, présent et avenir, rêve et réalité, offrant au passage des visions fugaces de la vie de Bolaño et plus génralement de la vie poétique et politique sud-américaine dans les années '70.
L'Homme du Bord Extérieur de Rodrigo Fresán
"À mon humble avis, Laurence d'Arabie est le paradigme de l'homme du bord extérieur. Le bord extérieur, c'est cet endroit imprécis où il n'y de place que pour un seul homme. Ce n'est pas un côté, ce n'est pas l'autre, ce n'est pas telle idéologie, ni telle autre. C'est tout simplement, le bord extérieur. Et choisir son bord extérieur, c'est choisir la plus euphorisante des solitudes. Tout à coup, tous les nœuds peuvent se défaire, et toutes les serrures cèdent sous la poussée irrésistible d'aventuriers solitaires brandissant leur propre drapeau. C'est mon grand-père Baptiste. C'est Corto Maltese. C'est moi, Lucas Chevieux, chef du commando Général Cabrera, à l'heure actuelle en train de remplir à Paris, France, la plus secrète des missions..." Recueil de nouvelles autour de "ces hommes" qui n'est en réalité pas tant un recueil qu'un roman à part entière scindé en une dizaine d'histoires, plus ou moins autobiographiques, plus ou mois fantaisistes, mais toujours avec un ton très familier sans pour autant être trop léger ou creux ; un peu la gouaille du bandit poète...