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Version complète : Jackson C. Frank /// S.t
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Neocreed
Jackson C. Frank - Jackson C. Frank (1965)





1. "Blues Run The Game"
2. "Don't Look Back"
3. "Kimbie"
4. "Yellow Walls"
5. "Here Come the Blues"
6. "Milk and Honey"
7. "My Name Is Carnival"
8. "I Want To Be Alone"
9. "Just Like Anything"
10. "You Never Wanted Me"

Bonus tracks (Castle Music, 2001)
previously unreleased, recorded in 1975

11. "Marlene"
12. "Marcy's Song"
13. "The Visit"
14. "Prima Donna of Swans"
15. "Relations"





Ca fait 5 ans que j’écoute de la musique. Année après année je me suis forgé une culture musicale relativement modeste, mais, durant ce quinquennat musical, j’ai eu l’occasion d’écouter beaucoup de choses très différentes. J’aimais a m’afficher comme le type qui se passe des disques que personne ne connaissait : parfois extrêmes, parfois expérimentaux, souvent les deux. J’éprouvais un stupide plaisir à me penser au dessus des autres. Je ne partageais pas mes découvertes, de peur de voir mon piédestal se dérober sous mes pieds.
J’en ai eu des coups de cœur dont j’aurai pu parler, dont je savais qu’ils pourraient plaire à beaucoup, mais par égoïsme, je ne faisais pas l’effort.

Si je ne devais vous parler que d’un seul disque, ce serait celui-ci. Le paradoxe fait que je ne me souviens pas comment je l’ai découvert, sachez simplement qu’il a radicalement changé ma vision des choses. Il est de ces disques qu’on aimerait garder pour soi, être le seul homme au monde à le posséder, entièrement et complètement. Sincèrement, j’aimerai que ce disque soit le mien. Ca fait plusieurs années que j’hésite à vous en parler en détail, craignant de mal faire, de peur de ne pas retranscrire fidèlement mon estime pour ce disque. Mais mon devoir est de vous le faire connaître. Je voudrais que tout le monde écoute ce disque. Ceux, qui lui ont accordé une chance - Dieu les bénisse - n’y ont pas forcément vu du génie et je les comprends. Sorti en 1965, ce qui restera a tout jamais comme le seul album de Jackson C. Frank n’est pas vraiment en avance sur son temps. En effet les années soixante représentent la décennie par excellence ou la musique folk était a son apogée. De part et d’autre de l’Atlantique, que Frank venait de franchir, Leonard Cohen et Nick Drake allaient sortir leur « debut album », Simon & Garfunkel se faisaient connaître avec Sound of Silence tandis que Dylan était déjà un artiste internationalement reconnu depuis The Freewheelin' Bob Dylan. On ne se méprendrait pas forcément en disant que Jackson C Frank a fait un disque de genre puisqu’on peut statuer, avec une certaine objectivité, qu’il n’est une révolution en rien. De plus, les thèmes abordés sont classiques à la folk : amours perdues, solitude, alcool et désespoir. Toutefois, ce n’est assurément pas de l’opportunisme puisque Frank était de ces étoiles filantes, comme autant d’autres Curtis, Drake ou Smith, pour qui la musique était la seule bouée de sauvetage, celle qui les a maintenus hors de l’eau pendant un certain temps. C’est irrationnel mais je crois qu’on ne vit pas l’écoute de Closer ou de Pink Moon de la même manière que s’ils jouaient chaque année au Primavera. La fin tragique d’un artiste, qu’il soit musicien, peintre ou que sais-je donne un certain relief a son œuvre, qu’on le veuille ou non.

De fait, la vie de Jackson C Frank est une vraie tragédie. Dès sa prime jeunesse, il n’est pas épargné par les malheurs lorsqu’une chaudière explose et fait 15 morts parmi ses camarades de classe. Gravement brûlé, c’est durant sa convalescence qu’il apprendra à jouer de la guitare. C’est grâce aux indemnités obtenues des assurances qu’il a pu, à 21 ans, rejoindre l’Angleterre en pensant laisser derrière lui le mauvais sort. C’est là qu’il rencontre Paul Simon, celui qui produira cet éponyme. Jackson était si intimidé par la présence de spectateurs durant l’enregistrement qu’il demanda a ce qu’on place des écrans pour qu’on ne puisse le voir chanter. Rétrospectivement, cette période est la plus heureuse qu’il connaitra dans sa vie : son album reçoit un accueil plutôt positif et c’est lui qui poussera Sandy Denny, sa compagne d’alors, à s’investir dans la musique (avec succès car on la qualifiera plus tard comme "the pre-eminent British folk rock singer"). Toutefois ce bonheur est éphémère puisque peu de temps après, le sort s’arrache à nouveau. Séquelle de l’incendie qu’il a vécu quand il était enfant, sa maladie mentale progresse alors que simultanément, l’argent de l’assurance vient à manquer. Après un aller-retour furtif en Etats-Unis, il revient dans la Perfide Albion dépressif et son estime de soi est au plus bas. Les années 70 semblent se placer sous de meilleurs auspices. Il se marie et a 2 enfants mais son fils meurt de mucoviscidose et sa femme le quitte, ce qui le plonge a nouveau dans une profonde dépression, qui le mènera à se faire interner.
En 1984, il retourne à New-York, partant à la recherche de Paul Simon en espérant le trouver par miracle comme à Londres en 65, quête qui se révélera infructueuse. Il se retrouva dans la rue puis il erra d’institutions en institutions, où on lui diagnostiqua une schizophrénie. Il consomma de plus en plus de médicaments et tenta même de se suicider. Au début des années 90, alors qu’il était au plus mal, un étudiant, Jim Abbott le reconnut dans la rue et le prit sous son aile. Il n’était plus ce jeune homme mince que l’on voit sur la pochette, mais un quinquagénaire hirsute, en surpoids et presque infirme car ses jambes se sont atrophiées par la dureté de la vie dans la rue. Il avait pour seul bagage une vieille valise et une paire de lunettes cassée. Au mauvais endroit au mauvais moment, alors qu’il attendait sur un banc, il est atteint d’une balle en plein œil (qui ne lui sera jamais enlevée par manque d’argent), ce qui le laissera borgne. Malgré la bienveillance d’Abbott, il décéda le lendemain de son 56ieme anniversaire, le 3 mars 1999.

Les errances d’une vie, aussi longues et nombreuses soient-elles ne suffiraient pas à faire d’un piètre musicien un artiste de génie. Si l’on souvient encore aujourd’hui de Jackson C Frank, c’est que dès le premier titre, Blues Run The Game, on est submergé à la fois par sa voix douce et par cette guitare magnifique. Le disque dans son ensemble est tout en retenue, à tel point qu’on ne peut rester insensible au manque d’assurance qui transpire de ses chansons. Les mélodies de My Name Is Carnival ou de Just Like Anything, empreintes de mélancolie, confinent à la grâce, même si Jackson se fait parfois vindicatif (Don’t Look Back). Chacun se reconnaitra forcément dans You Never Wanted Me ou I Want To Be Alone, la chanson où la tristesse est la plus palpable. Les rééditions CDs récentes incluent de nouveaux titres enregistrés en 1975 qui sont véritablement les ballades les plus bouleversants. Le plus frappant quand on écoute ce disque c’est la sincérité qui s’en dégage, la musique l’a aidé à survivre : cet album c’est sa catharsis. Vous dire a quel point j’ai été touché par la sensibilité de ce disque c’est vous avouer que c’est le premier et le seul sur lequel j’ai pleuré.

Jackson C Frank n’a jamais touché les royalties de ce disque, ce qui explique en partie sa fin de vie misérable. C’est aussi pour cette raison que je tiens à faire découvrir son œuvre, parce qu’il est jamais trop tard pour bien faire. J’ai conscience que mon maigre apport n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, mais si je peux donner envie a quelqu’un d’acheter son album, j’aurai réussi mon pari.
Chain
Je suis allergique au folk en général (vraiment pas un genre qui me parle d'habitude, à part quelques trucs de Dylan), mais je dois avouer que ce disque m'a collé un frisson. C'est fait avec une intensité et un dévouement qui font presque mal ; je crois que j'ai jamais entendu quelque chose d'aussi touchant que ce disque. Un peu comme si le type déversait ses tripes dans une guitare et une ligne de chant... C'est ce que j'ai le plus retenu du disque le chant d'ailleurs, le bonhomme a un timbre très agréable, très profond, et y colle une intensité telle que ça marque. My Name Is Carnival tourne assez souvent par chez moi...


Faut encore que j'explore ce disque mais globalement ça a été une belle baffe. Je pourrais sûrement pas en parler dans les mêmes termes que toi mais je me rends compte qu'il m'a pas mal marqué...
Radioshack
J'connais son histoire, ça m'fout mal de la relire, mais j'compte me pencher sur sa musique, très belle chronique en tout cas, j'adore la conclusion
älva
Ecris plus souvent mec.

Dans la même veine folk bluesy je ne saurais trop te conseiller de poser une oreille sur les albums solo de Bert Jansch (l'un des deux guitaristes de The Pentangle) qui a d'ailleurs repris Blues Run The Game.
Neocreed
Ouais je connais de nom mais faudrait que j'écoute ses albums. Il était aussi a Londres a cette époque (mid 60s) et cotoyait les types que j'ai cité précédemment.

T'as un album a conseiller en particulier ?
älva
Je dirais l'éponyme et Jack Orion.
Neocreed
Merci vieux. Jackson C Frank aurait eu 68 ans aujourd'hui.
DEJuMe
ca me fait mal de dire ca mais ca m'a presque donné envie d'écouter cette face de pet rondouillarde.
Neocreed
2 titres de cet album (chantées par l'acteur du film John Hawkes) sont dans la BO de Martha Marcy May Marlene. Rien que pour ca VOUS DEVEZ ALLER LE VOIR.
Plunk
J'y serais allé d'office si le film passait quelque part chez moi. dry.gif
Chorizo
CITATION(Neocreed @ 04.03.2012 - 19:25) *
2 titres de cet album (chantées par l'acteur du film John Hawkes) sont dans la BO de Martha Marcy May Marlene. Rien que pour ca VOUS DEVEZ ALLER LE VOIR.

Je me disais bien que je reconnaissais le morceau...
Neocreed
quid du film ? il m'a l'air vraiment bien !
Radioshack
ça fait un moment que ton topic Jackson C. Frank me titille avec son histoire, j'vais y jeter mes oreilles à mes risques et périls, héhé
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