Le sujet est vaste, extrêmement vaste et nécessiterait plusieurs vies si l'on voulait étudier le sujet en profondeur, d'autant plus que là, c'est plus du rock'n'roll, il est beaucoup moins question de feeling (encore que) mais de travail acharné, méthodique, scientifique pour certains. Le monde des compositeurs est un autre monde, formaliste, régi et rigoureux, un monde où des types peuvent avoir un orgasme rien qu'en lisant une partition d'œuvre avec 30 instruments en parallèle, où certains maitrisent beaucoup d'instruments et ont en tête quantité d'informations et de techniques théorisées. Vues les techniques et la théorie musicale développée, nous autres mortels ne pouvons souvent pas saisir la portée de toutes ces compositions modernes et contemporaines, qui donnent parfois des résultats très difficiles d'accès, par des compositeurs, pour des compositeurs. Cela fait fuir parfois, la surenchère de concepts en fait parfois passer certains pour foireux (un peu comme l'urinoir de Duchamp qui est tant décrié). Après, chacun y trouve son compte. Pour moi, plus c'est farfelu, intellectuel et plus ça me plait ^^
Musique Contemporaine, Musique Moderne. Pour la différence entre les deux termes, c'est un peu comme en peinture, la musique moderne constitue l'ensemble des grands pontes connus et reconnus par les "instances" artistiques, donc en gros la première moitié du XX° siècle ainsi que les prémices présentes au XIX°S. Et la musique contemporaine représente tout le foutoir qui s'en suit où chacun revendique (ou pas) avoir apporté plus que l'autre, créé le courant le plus novateur.
La musique moderne est l'évolution logique de la musique qui suit la loi d'évolution de l'art. Milieu à fin du XIX° siècle, la musique a atteint le summum de sa création, a inventé toutes les structures théoriques de construction possibles et imaginables, a formalisé et vissé dans les mentalités un savoir-faire occidental, ayant toujours été dans une logique de représentation, de "mise en musique", d'illustration. Emboitant le pas aux peintres contemporains, des petits malins ont la riche idée afin d'innover, non plus de construire, mais de déconstruire, en tordant, supprimant, dissonant, petit à petit, pour détruire la musique, générant au passage bien des scandales. voilà pour l'idée générale, après, il y a bien des manières de procéder avant d'arriver au Silence de John Cage (qui considère qu'il est musique), soit une musique totalement détruite.
Bref, le but ici n'est pas de refaire toute l'histoire du courant, mais de présenter les choses que j'ai trouvées et qui me semblent les plus intéressantes, ou notables tout du moins. Je suis loin d'en avoir fait le tour, et chacun apportera sa pierre.
Je passerai pour l'instant sur les prémices de la musique moderne, je citerai en vrac Wagner, Mahler, Liszt, Debussy (premier à réintroduire la musique modale en tant que telle, donc à sortir des gammes occidentales, et qui s'est aussi intéressé à des influences folkloriques au passage), Schoenberg (musique atonale, je conseille quand même le Pierrot Lunaire, un must have pour bien se rendre compte de ce qu'est l'atonalité), Bartok, Jean Passe et Jean Noublie que chacun pourra aller découvrir de son plein gré. Tout cela reste tout de même très "classique" dans l'esprit.
Voici une sélection d'oeuvres et compositeurs que je vais essayer d'ordonner comme je peux ^^
* Erik Satie (1866 - 1925) :

Le Sieur Satie était un proche du mouvement dada, très autodérisoire, chose peu commune dans le milieu de la musique à l'époque, qui lui permettra de briser bien des règles sans complexe. Classique de chez classiques, les Gymnopédies et les Gnossiennes de Satie (pièces pour piano) sont simplement magiques, légères, fines, belles, le tout sans que l'on se rende vraiment compte à l'écoute que tout transgresse bon nombre de conventions, notamment le fait que comme jamais, la musique est lancinante, sensuelle, étirée, presque de l'ambiant...
Une Gymnopédie à écouter.
* Kurt Shwitters (1887 - 1948) :
Alors lui je l'ai particulièrement à coeur, même si ça plaira à personne et que ce n'est pas vraiment de la musique moderne pour le coup.... Ce mec en 1919 inventait le Merz, un nom barbare désignant l'utilisation de syllabes, de bouts de poemes, pour en faire une substance sonore. En sont notamment nées les Ursonates, que je vous laisse écouter pour voir de quoi il retourne ^^
Ursonate
* Colin McPhee (1900 - 1964) - les débuts de la musique répétitive :
McPhee est comme tous les compositeurs de musique répétitive d'aujourd'hui allé faire un tour dans des pays exotiques, à Bali exactement, d'où il a ramené des tas d'idées, notamment celle de répéter de courtes phrases en les faisant évoluer très lentement de répétitions en répétitions. Tabuha-Tabuhan (1936) est juste la première oeuvre de musique répétitive, 30 ans avant les Glass, Reich et compagnie...
Tabu Tabuhan
* Olivier Messiaen (1908 - 1992) :

Dur pour moi d'avoir une analyse très précise de ce mec, mais une des figures de la musique contemporaine française, qui a énormément étudié le chant des oiseaux, et qui a développé le sérialisme assez loin à tel point qu'on ne saisit plus vraiment que ça en est. Sa musique est difficille, étirée, lente, douloureuse, dissone et surprend toujours.
Son quatuor pour la fin des temps est un mythe, composé dans un camp de transit au début de la guerre, la pièce sera finalement sauvée avec la libération de Messiaen qui pourra la jouer et sauver la partition.
Quatuor pour la fin des temps - 3° mouvement.
* Pierre Schaeffer (1910 - 1995) & Pierre Henry (B 1927) - La musique concrète :
Là c'est du lourd, LA révolution dans la musique à mon sens de cette deuxième moitié de XX° siècle. La musique concrète, c'est simple, c'est utiliser n'importe quels son et en faire de la musique, des sons "concrets" donc, pas des sons produits par des instruments qui n'ont que pour finalité d'être instrument.
Henry et Schaeffer ont créé un département de recherche qui a travaillé sur le concept pendant des années, tant celui-ci était révolutionnaire. Évidemment, tout cela n'a été possible que moyennant une évolution technique assez grande, pour pouvoir fixer tous ces sons sur un support et les reproduire. Les installations de PH sont parfois devenues folles, dans la mesure où il utilisait en gros des systèmes pour lesquels "une machine = un enregistrement" et des commandes ultra complexes permettant de lancer chaque enregistrement indépendamment l'un de l'autre.

Bien sur, ça s'est simplifié avec le temps, mais on n'a ni plus ni moins que l'ancêtre du sample ici, et de par l'usage qu'en ont fait les deux Pierre, également l'ancêtre de la noise et de la musique industrielle. Rien que ça, pour deux mecs, ça fait pas mal. Schaeffer ayant conceptualisé la musique concrète, c'est Henry qui a développé le truc au maximum, et il continue encore.
La symphonie pour un homme seule, signée conjointement des deux hommes, est une merveille.
La messe pour le temps présent de Pierre Henry est souvent citée, mais est franchement peu intéressante... parce qu'il a su aussi rendre son affaire commerciale et a fricoté avec une bonne partie de l'élite artistique française, se prostituant parfois un peu à mon goût, Par exemplemais bon.
Pour moi, l'ultime de PH, bien que j'aie pas tout écouté, c'est L'apocalypse de Jean, et la 10° Symphonie de Beethoven (rien que le concept est dingue...)
* György Ligeti (1923 - 2006) :

Ligeti était un extra terrestre, un touche à tout. J'avoue que je suis loin d'avoir tout exploré, mais il m'attire énormément. Mon ami m'en parle beaucoup, c'est surréaliste tout ça, à côté Meshuggah c'est des petits joueurs. Il déforme le rythme, la tonalité comme personne, mélange sérialisme, atonalité, polyrythmie, tout vole en éclat avec ce type.
On m'expliquait encore l'autre jour, que certaines de ses pièces nécessitent plusieurs années de travail par des interprètes excellents, et qu'ils en sont toujours à un résultat perfectible. Il peut utiliser des phrases/schémas extrêmement longues/longs, et décaler à chaque itération d'une demi croche la main droite de la main gauche, une sorte de déphasage, enfin, vraiment le truc de fils de pute, et encore, j'explique super mal. Mais du coup, c'est génial, absolument génial!
Rien que ça.....WTF!
Je cite aussi les 3 pièces pour deux pianos, complètement hallucinantes elles aussi, bien que moins évidentes que cette interprétation de l'escalier du diable qui est particulièrement folle.
http://www.youtube.com/watch?v=A_MoArW3AyA
Et dernier point remarquable, ce Concert pour 100 métronomes qui montre à quel point Ligeti avait l'amour de la polyrythmie, et là, Haake est battu à plate couture... Ca me fera une parfaite transition pour la suite du topic plus tard, où il me reste à parler de plein d'autres types assez chambourcins, à commencer par John Cage et ses nombreux concepts à la con.





